Click on Freudian Meccano's Home to go back to the main page. to Une réflexion à Contre-Courant La publication du Livre Noir de la Psychanalyse[i] vient de provoquer un scandale qui s'est prolongé dans les colonnes du Nouvel Observateur[ii], du Monde, du Point, etc. Du côté du Livre en question, des critiques de la psychanalyse font valoir des arguments qui vont du logique jusqu'au fielleux. Du côté de la psychanalyse, des voix indignées ont protesté de façon véhémente et ont loué les vertus de nos pratiques et savoirs. Confrontée à ce tohu-bohu, ma réflexion m'invite d’abord à faire valoir que ce genre de bataille rangée n’a cessé de se produire depuis les tout débuts de l'invention freudienne. Il nous est facile de comprendre que Freud, avec son esprit de conquérant, voulait imposer au monde sa méthode libératrice. Mais les défenses multiples qu'il fut amené à produire furent souvent remplies de tact. Sans l’empêcher parfois de se « fourvoyer » pour s’adapter à son Umwelt. Ses disciples, en revanche, furent moins heureux dans ce genre d'exercice et, par des arguments trop abrupts, provoquèrent souvent davantage de résistance chez les ennemis. Et sans parvenir, aussi souvent qu’ils auraient aimé le faire, à changer les incrédules en « adeptes ». Notons tout particulièrement ensuite que le centre de tous les « débats » cacophoniques, passés ou actuels, se situe par rapport à la question : la psychanalyse est-elle oui ou non une thérapie ? Toujours dans sa position de découvreur d'un nouveau monde, Freud a bien évidemment tenu que « sa psychoanalyse » soit une thérapie. Pire même, il pourrait faire sourire avec son autre terme: « cure psychoanalytique ». Comme s’il s’agissait d’un traitement de quelques semaines dans une station de balnéothérapie ! Retenons surtout le dépaysement... Mais en même temps, ou plutôt au fil de l'expérience, Freud a mis en valeur des aspects qui viennent contredire cette vision normalisante et optimiste... C'est là qu'il nous permettrait de trouver, selon moi, la véritable définition de la pratique d'une psychoanalyse en rupture avec toute perspective thérapeutique. La psychanalyse après Freud a évolué, tout particulièrement aux Etats-Unis, vers des formes adaptatives. Ce fut un énorme succès de société. Pourtant, que ce soit la visée des séances ou l'insistance sur la thérapeutique, tout cela a contribué à des comparaisons entre les différentes méthodes qui se trouvaient situées sur le même plan. On connaît le résultat: les thérapies autres ont gagné du terrain et l'analyse elle-même a fini par s'adapter au point qu'elle serait méconnaissable aux yeux de son inventeur. Et puis elle a perdu considérablement du terrain... La France a mieux résisté à cette tendance de l'analyse, en offrant des angles plus intellectuels qui, d’ailleurs, ont parfois, frisé le précieux ridicule, ainsi chez Lacan. Là aussi un énorme succès. Mais, comme on le voit, que ce soit aux Etats-Unis comme en France, il y des succès qu'il vaut mieux éviter. De nos jours chez nous, la situation « s'américanise » et prend même des tournures administratives bien françaises avec des législations de la profession de thérapeute où des collègues analystes ont du mal à se retrouver. Sans oublier que, depuis longtemps dans l’Hexagone, des psychanalyses présentées comme des thérapies sont remboursés par la Sécurité Sociale ! En attendant les normes ISO 2000... A quand l’importation de la pratique allemande des 20 séances remboursés par la SS ? De mon côté, je considère la psychoanalyse comme un long voyage initiatique intérieur qu’on choisit librement et j’affirme qu’elle n’est pas une thérapeutique pour des raisons que j’ai développés dans un article en 1996[iii] [Voir de larges extraits plus bas]. Si on y cherche une visée, ce serait celle d’une harmonie de l’âme que seul l’analysant peut trouver, ou, mieux dit, une harmonie venant de l’intérieur et qui finit par trouver son âme. J’admets en revanche la liberté des gens de se faire soigner comme ils veulent et, pour cela, s’adresser à des thérapies comportementalistes, cognitives, médicamenteuses, etc. Dès lors, il me semble inepte de vouloir mettre sur le même plan et comparer des entités si différentes comme les thérapies et la psychoanalyse telle que je la définis. Observant ainsi qu’il est inutile de défendre la psychoanalyse face à ses ennemis déclarés et qu’il est dangereux pour nos pensées et pratiques de s’adapter pour mieux se vendre, je préfère me tourner vers un texte essentiel « Contre-courant », que Jean Laplanche a écrit en 2001[iv] pour me saisir de son expression au point d’en faire ma devise. Etre à contre-courant, dans ce cas, c'est ne pas se prêter aux harangues publiques pour la défense de la Cause. Le silence me semble plus propice pour penser les contenus des séances.
[ii] http://archquo.nouvelobs.com/index.html Recherche « psychanalyse », période août-octobre 2005. Vous y trouverez aussi, avec sa position à la fois modérée et complexe, A. de Mijolla in Nouvel Observateur Hebdo, Nr. 2130 du 1/9/2005 « Deux personnalités acceptent le débat - L'un y croit, l'autre pas ». [iii] « L’exercice des passions », Dossier « Cent ans de psychanalyse – Une conquête inachevée », La Revue Des Deux Mondes, février 1996. [iv] « Contre-courant », Revue Française de Psychanalyse, Nr. Hors Série, 2001. | |
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Extraits de Bertrand Vichyn, « L’exercice des passions », Dossier « Cent ans de psychanalyse – Une conquête inachevée », La Revue Des Deux Mondes, février 1996. « Passons maintenant à la durée d’une analyse. Confronté à cette question, l’homme de l’art peut avoir l’esprit traversé par le qualificatif célèbre : « interminable » (unendliche) utilisé par Freud dans « Die endliche und die unendliche Psychoanalyse ». Ailleurs, il raconte l’histoire du marcheur qui demande à Esope combien de temps il lui faut pour parvenir à telle ville. Et le sage lui répond que pour calculer la durée du chemin qui reste à parcourir – disons jusqu’à Athènes – il lui faudrait connaître le pas de son interlocuteur. L’analysant, remarque Freud, change facilement de pas ou peut le ralentir considérablement. Ajoutons que, pour des raisons que nous aborderons plus loin, rien de cette avancée ne peut être prévu, car notre voyageur analytique emprunte des chemins très détournés pour accomplir son périple. Et pour compliquer le tout, il peut aussi, en chemin, changer complètement de destination. Tout se passe alors comme si, mû par son inconscient, le voyageur de notre histoire exemplaire troquait son « bon port » tantôt pour Thèbes, tantôt pour Sparte, ou encore, tel Jason, s’en allait chercher la Toison d’or... On réalise ainsi ce qu’il faut de passion pour accomplir une analyse qui, on le voit, n’est pas sans ressembler aux quêtes initiatiques de nos grands mythes. » p. 129
… « L’analyse ne sert qu’à elle-même » « Frôlant ainsi la problématique de la guérison, notre candide nous invite malgré lui à remettre radicalement en question ce concept en même temps que celui de « normalité ». Nous le savons, les changements dus à l’analyse arrivent de manière imprévue, car ils sont commandés en grande partie par l’inconscient qui se manifeste sur le divan. La règle technique fondamentale que l’inventeur de la Psychanalyse avait énoncée à l’intention de l’analyste – « l’attention en égal suspens » – produit un refus de jugement une « mise à plat » qui devrait aboutir aussi au fait que l’analyste se débarrasse de toute visée, même secrète, pour son analysant. L’analyste ne doit assurer que la continuation du voyage dont il est le garant. Dans ce même registre, en réponse à la question « A quoi sert la Psychanalyse? », et pensant déjà à la passion, j’avais lancé dans une réunion de confrères une formule qui rencontra un certain succès « L’analyse ne sert qu’à elle-même ». Il faut enfin réaliser combien illusoire, voire contraire à l’esprit des séances – mais faisant toutefois partie du matériel à analyser – est cette attitude « causaliste », ou encore « utilitariste » qu’adopte l’analysant lorsqu’il veut trouver directement les racines de son mal-être pour s’en débarrasser au plus vite. Tout d’abord, parce que nous rencontrons souvent le fameux phénomène d’un nouveau symptôme qui s’installe autrement ou ailleurs. Ensuite, parce qu’à l’analyse certains traits du symptôme peuvent s’avérer bénéfiques dans le passé, le présent ou l’avenir. Enfin, comment le névrosé, réputé être dans l’illusion, pourrait-il prendre une décision relevant d’une réalité qui lui échappe encore ? Au lieu que les efforts visant directement la guérison fassent « gagner » du temps, on pourrait dire qu’ils en font « perdre » si nous n’avions « tout le temps devant nous ». Pour illustrer le travail en analyse, j’offre parfois à mes analysants l’exemple suivant : Supposons que vous vouliez un jour traiter un arbre de votre jardin dont le feuillage est malade et que pour ce faire vous deviez mettre à nu ses racines. Eh bien, vous allez retourner la terre qui est en dessous de l’arbre. Mais l’âme ne se laisse pas traiter aussi facilement. Non seulement ses racines peuvent se retrouver à l’autre bout du jardin mais, de plus, elles ne possèdent pas la qualité des rhizomes, ces tiges souterraines qu’on peut suivre en retournant la terre. Elles sont à la fois éparpillées et discontinues. Si la botanique présentait le même aspect, le jardinier devrait retourner la terre dans le désordre apparemment le plus total et, lors de cette activité, se verrait détourné – comme dans l’exemple du voyageur d’Esope – de son projet initial : soigner le feuillage. Ces changements de direction et de destination, reconnaissons-le, sont dus en grande partie à la technique qu’à la suite de Freud nous imposons à nos analysants comme la règle fondamentale « l’association libre ». La découverte la plus stable du fondateur de la psychanalyse est là la personne sur le divan dit le plus fidèlement possible ce qui lui passe par la tête, sans jugement ni censure. Il en résulte des paroles libres, voire folles, pour notre conscient ainsi réprimé mais qui sont en fait déterminées par le matériel inconscient qui donne des indices de ce qui a été refoulé en plusieurs endroits et sous des formes différentes. Avant même d’avoir reçu toute cette « éducation psychanalytique », dès son premier rendez-vous, la personne souffrante possède une certaine idée de la passion nécessaire pour mener à bien un tel travail. Bien qu’attiré par l’analyse comme le lieu par excellence de cette passion qui lui manque dans sa vie, notre candide repousse cette idée et suggère qu’une « thérapie » et des conseils seraient plus adéquats pour son cas ou, plus timidement, fait mine de s’enquérir de la différence existant entre psychanalyse et psychothérapie. Il m’arrive de répondre que, s’il existe de mauvaises analyses, je ne connais pas de bonnes thérapies. Mais l’humour mis à part, il nous faut bien admettre que, bien que née du souci thérapeutique, la psychanalyse n’est plus une thérapie, et cela malgré les hésitations de Freud sur ce sujet. Le médecin possède un modèle de ce qui est normal, et il assure son malade souffrant, par exemple, d’une périarthrite que s’il suit le traitement prescrit, anti-inflammatoire et séances de kinésithérapie, il pourra dans tel délai retrouver toute l’aisance du mouvement ou du moins un certain pourcentage de son amplitude normale. Le psychanalyste, lui, se doit de ne posséder aucun modèle et, de plus, il ne donne rien, ni substances, ni idées, ni conseils. Dans notre cas, c’est l’analysant qui s’engage dans une activité qu’on aurait du mal à qualifier d’auto-thérapie au regard des conditions que j’ai évoquées plus haut, tandis qu’au nom de l’efficacité des découvertes à réaliser par l’analysant, le psychanalyste se refuse à participer au processus par autre chose que des commentaires (interprétations et constructions) sur les ingrédients fournis par l’analysant. Cette mise en relief nous permet de réaliser brusquement que conférer à la psychanalyse une place dans la catégorie des thérapies – même si l’on déclare que cette place ne peut être que particulière – relève du grand écart. Et sur le plan pratique, tout cet effort de garder l’analyse dans la « thérapeutique » ne finit-il pas par profiter aux résistances de l’analysant, le poussant à se montrer un « bon patient » soucieux de raccourcir sa « cure » au lieu qu’il se contente « d’analyser » avec une passion telle qu’il oubliera de se soucier de la nouvelle « synthèse » qui, généralement, se produit lorsqu’on ne l’attend pas ? Pour conclure sur ce point, j’ajouterai que, à l’opposé de l’opinion commune selon laquelle la psychanalyse est plus «dangereuse» que la psychothérapie, il devient évident que celle-ci est une entreprise de liberté où la personne évolue à son propre rythme et que, par conséquent, elle est bien plus facile à vivre que les pressions venant du manque de temps et de la profusion des conseils inhérents à la pratique psychothérapeutique. » p. 130-132
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