
Meccano freudien ? Il existe un mot que de nombreux analystes voudraient emprunter à l’œuvre de Derrida : « la déconstruction ». Assez proche de « l’analyse », issue du grec « défaire », la déconstruction aurait l’avantage de fournir une dénomination plus aisée pour l’examen de la pensée de Freud. Mais le mot appartient hélas au philosophe...
A la suite de Jean Laplanche
– et selon mes goûts et moyens – je propose ici une « analyse appliquée ailleurs ». Elle manque du protagoniste allongé, elle est sans cadre autre que celui de la rigueur de pensée et vise ce démontage particulier des représentations théoriques auquel nous sommes habitués par le travail en séance sur les représentations diverses du roman de chaque analysant.
N'en déplaise à ceux qui, à la suite de Popper, accusent notre savoir de ne pas se prêter à la « falsification », nous proposons ainsi une entreprise de déconstruction-reconstruction de l'analyse. Elle pourrait profiter alors du mot peu prétentieux car ludique de « meccano ». Le jeu d’enfant qui a formé la pensée rationnelle de nombre d’entre nous pourrait décrire métaphoriquement notre nécessaire, et souhaitons-le perpétuelle, activité auprès des théories des origines. Jouer revient alors à étudier les pièces (concepts, notions, emprunts, traits psychiques, etc.) prises une à une aussi bien que leurs articulations par endroits ou d’ensemble. Comme venant d'une boite de Meccano semblable à celle que je vous présente ici, Freud nous a proposé tour à tour des pièces et des assemblages divers. Nous les ressortirons, et pour les examiner, nous les déconstruirons essentiellement. Car chaque remontage nouveau est en lui même un démontage. Et tout comme l'analyse telle qu'elle est perçue (avec agacement souvent) depuis le divan, notre meccano ne tend pas vers une construction ou reconstruction nouvelle et définitive mais vers une éternelle « mise en pièces ». Acceptons la part d'inhérente hostilité que fonde toute démarche véritablement savante. Et réalisons aussi que nous ne procédons que par commodité à la distinction pièces/assemblage. En effet, selon la conception de la réalité que m'a fourni l'analyse, le tout est aussi et toujours une partie. Et le plus parfait assemblage n'est donc lui-même qu'une pièce. Ici nous nous bornerons à mettre ainsi en pièces au hasard de nos intérêts les concepts que Freud, en les sortant de sa boite, avait nommés « psychoanalytiques » .
Oui, vous lisez bien « psychoanalyse » car je voudrais ainsi qu'on finisse par respecter en français le mot de Freud. Le fait que « Psychoanalyse » est devenue, passé le Rhin et la ligne des Vosges, « psychanalyse » pourrait être un symbole de la résistance opposée au Maître Viennois. En effet, Jung avait, le premier, critiqué le mot de Freud en prétextant une gêne provoquée par la diphtongue « oa ». Et les français ont suivi Jung plutôt que Freud… Mais a-t-on refusé pour autant « psychoanaleptique » ou « psychoaffectif » ? [Voir a ce sujet le récit pimenté de l'accueil "parisien" de la « psychanalyse » que nous propose Alain de Mijolla.]
Revenons maintenant à la question de la nécessité de l’entreprise de démontage des théories freudiennes. « A quoi ça sert ? » : confrontés aux soucis pragmatiques, on pourrait reprendre le parallèle entre analyse personnelle et analyse de la pensée de Freud à la lumière de la notion laplanchienne du « signifiant énigmatique ». Les séances passées sur le divan nous ont permis d’essayer de comprendre les innombrables formes que prennent les questions que l’existence de « l’autre », de l’objet, suscitent en nous dans l’enfance. Les « Que veut-il dire ? », « Que veut-il me dire ? », « Que veut-il ? », « Que me veut-il ? », etc. de ces temps là seront, par ailleurs, réveillés par l’après-coup qu’est la formation analytique. Nous nous reposons ces questions au contact de la pensée de Freud. Mais cette fois, nous avons affaire aux énigmes provoquées par les théories initiales de notre savoir analytique. Dans cette entreprise de démontage que nous avons à mener sous le signe du réalisme de l’inconscient, tout tourne autour de l’axe de l’ « eigentlich » (vraiment). « Que veut-il vraiment dire ? » et son corollaire « Que dit-il de vrai ? » deviennent par le biais de la traduction et de la mise en forme chronologique de la pensée de Freud notre quotidien de chercheurs. Ou alors, en termes de meccano : « Que voulait-il vraiment obtenir avec ces pièces et ce montage ? » et « Est-ce que ça marche ? »…
Il serait intéressant ensuite d’esquisser l’histoire de ce meccano freudien. Tout d’abord, nous voilà face à ce génie qui n’aime pas qu’on essaye de démonter son chef-d’œuvre. Il s'en occupait tout seul. De leur côté, les disciples tentèrent pour la plupart d'y ajouter ou d’en soustraire des bouts, voire des pans entiers au point parfois de faire s’écrouler la construction, tels Jung ou Rank. D'autres se sont risqués pourtant à jouer au meccano freudien en remarquant que l’assemblage fourni était constitué aussi par du psychisme provenant de son auteur. Mais comme on le verra par la suite, ils ne démontèrent pas les concepts mais ils en firent des récits historico-psychologiques pour mettre en doute le plus souvent l'ensemble ou une partie de la découverte. Ainsi, dès 1924, Wittels a publié Sigmund Freud, der Mann, die Lehre, die Schule, un livre comportant des aspects anecdotiques forts intéressants. Sadger publia ensuite en 1929 une étude sur Freud qu'on a longtemps crue introuvable, elle vient d'être traduite et publiée aux Etats-Unis. Jones, le Gardien du mouvement analytique, fidèle entre les fidèles, sortit les trois volumes de son opus The Life and Work of Sigmund Freud entre 1953 et 1957. Ce traité d'orthodoxie freudienne laisse toutefois échapper quelques considérations psychologiques comme lorsqu'il s'agit pour Jones d'expliquer l'apparition tératologique de la pulsion de mort dans le corpus freudien.
Réfugiée dans le monde anglo-saxon, la génération suivante a cessé de se livrer à cette entreprise de questionnement des origines. Comme si elle s’était reprochée d’avoir, en Europe, réveillé la bête immonde du fascisme en explorant les tréfonds de l’âme, elle essaya, aux Etats-Unis, de se cantonner à l’exploration des mécanismes adaptatifs, à la construction d’une « science » en développement et cherchant une validation de la part du « domaine médical ». Bien que des œuvres d’après guerre, comme On Sigmund Freud’s Dreams de A. Grinstein et toute la recherche actuelle historique ou d'inventaire sur Freud (je pense tout particulièrement à J. M. Masson) ont apporté beaucoup à notre manière de concevoir le meccano, c’est dans l’Hexagone qu’on trouve les racines conceptuelles de notre démarche.
Didier Anzieu a construit patiemment entre 1959 et 1988, un travail fascinant : L’auto-analyse de Freud. La découverte de la psychoanalyse devient ici l’équivalent de contenus de séance par la mise en commun des éléments les plus divers : théories, rêves, anecdotes, souvenirs, etc. Malheureusement cette méthode fort attirante pour notre esprit n’a pas donné à mes yeux les résultats escomptés, non pas qu’elle présentait un quelconque défaut de nature mais à cause des visées de l’auteur. En effet, Anzieu se contente surtout de mettre en valeur l’analyse du génie comme s’il s’agissait d’en comprendre la naissance, voire sa possible multiplication… Et la dimension critique est à ce point absente que l’œuvre devient hagiographique…
A l’autre bout du paysage français se trouve Jean Laplanche. Grâce à sa formation, il démonte depuis 1967 (voir sa bibliographie) le « Vocabulaire » et les « Problématiques » freudiennes selon son savoir faire philosophique et ses résultats sont bien plus probants que ceux d’Anzieu. Ainsi, Laplanche a pris au mot son ancien Maître Lacan pour constituer un véritable « retour à Freud » et ce, à l'aide d'une lecture approfondie des textes des Gesammelte Werke où la traduction « au mot près » est essentielle. Son démontage-remontage par ce qu'il appelle la « mise à plat des textes » nous a apporté, entre autres, « la théorie de la séduction généralisée » et des directions du « fourvoiement freudien ».
Ce bref parcours du questionnement des découvertes relatives aux origines, nous confronte maintenant à la question de l'histoire de la psychoanalyse et, au delà, à celle de l'histoire tout court. Observons alors que tous les auteurs mentionnés, sauf Laplanche, ont crée de l'Histoire car ils ont raconté avec plus ou moins de brio le ou un temps de Freud. Nous en arrivons ainsi à conclure que le ver est dans le fruit de la respectable création des grecs. Le récit inventé par Hérodote a déjà été mis en cause par Freud (voir mon article). Lui-même, il ne fait de l'histoire que lorsqu'il veut imprimer sa vision « politique » du mouvement analytique ou de la découverte de l'Ics. Nous pouvons donc rétrécir maintenant le champ de notre questionnement au récit historique. Il est héroïque et/ou politique car il veut démontrer la grandeur ou la nocivité d'un moment du passé. Il est, en cela, éducatif, dans le sens d'apprendre au citoyen des valeurs. Voire, de faire d'eux de futurs soldats. Il n'existe probablement pas de guerre dans l'Histoire de l'Humanité qui ne soit pas provoquée ou soutenue par ce type de récit que ce soit sous la forme proprement historique ou celle préhistorique du mythe. Certains historiens s'emploient aujourd'hui à relativiser ces Histoires en les comparant; en créant ainsi une histoire des Histoires, ils tentent d'atténuer les effets éducatifs guerriers. Une autre tentative, les Annales, un peu plus ancienne celle-là, pour se débarrasser du récit héroïque, traite des objets tels que la récolte agricole. Mais le public n'apprécie que fort peu l'éviction du Grand Autre: César, Napoléon, etc...
Pour revenir à la psychoanalyse et sa propre histoire, observons maintenant sa pratique textuelle qui présente presque toujours une histoire des concepts de Freud. Cette pratique pourrait surprendre le scientifique qui, lui, connait plus ou moins en profondeur les théories de ses devanciers et ne ressent pas la nécessité de les rappeler à chaque fois sauf, éventuellement, la plus récente, celle à laquelle il apporte la contradiction. La psychoanalyse n'est pas cumulative de la même manière que les sciences mais elle le souhaiterait. Elle fait un référence quasi obligatoire à la pensée de Freud mais elle voudrait aussi ajouter une couche nouvelle de théorie. Certains travaillent plus ou moins les concepts de Freud tandis que pour d'autres leur prise en compte n'est qu'une simple démarche révérencieuse qui, parfois, peut même prendre des allures liturgiques... Parmi ceux qui font référence à « l'histoire de la psychanalyse » se distingue cependant Alain de Mijolla qui a créé une Association du même nom. Mais en homme averti, il se contenta d'organiser un énorme dépôt dont l'inventaire peut être retrouvé dans son « Dictionnaire International de la Psychanalyse » avec 1569 articles sur des concepts passés ou actuels venant de toutes les écoles de pensée et sur des noms d'analystes connus et décédés.
De cette rapide évaluation retenons que le modèle du Meccano Freudien est bien l'entreprise de Laplanche qu'il radicalise par son appellation ludique. Il s'inspire en effet de son œuvre qui parvient si bien à éviter les écueils du récit en étudiant les mots et les concepts de Freud comme des choses. Tout en utilisant l'histoire comme un outil mais non pas en créant un produit fini historique, Laplanche, de surcroit, fait intervenir à côté du chronologique le propre de l'analyse qui est l'après-coup. Et pour finir, selon ses propres dires, il fait rentrer comme découverte l'Autre là d'où les historiens les plus modernes se sont efforcés de le déloger...